Dans notre pèlerinage des différentes « pratiques viticoles », nous nous attardons aujourd’hui sur la Haute Valeur Environnementale à travers le témoignage de Laurent Brault, chargé du développement de la démarche pour les Vignerons Indépendants de France.

 

Présentez-nous la démarche de Haute Valeur Environnementale…

En 2018, le Grenelle de l’Environnement a fait le constat de l’échec du dispositif de Qualification « Agriculture Raisonnée » lancé 10 ans plus tôt. Très peu de viticulteurs s’étaient engagés dans le processus de qualification, sans doute du fait que la société civile et les consommateurs ont estimé le niveau trop proche du minimum réglementaire en vigueur.
Sous l’égide du Ministère de l’Agriculture et du Ministère de l’Écologie, un groupe de travail intégrant les ONG a travaillé pendant 3 ans pour imaginer un dispositif plus complet : la Certification Environnementale des Exploitations sortie en 2011.
En parallèle à la certification Bio qui s’intéresse strictement aux pratiques appliquées à la culture qui sera certifiée, la Certification Environnementale des Exploitations s’intéresse plus globalement à l’ensemble de l’exploitation agricole, c’est-à-dire qu’elle intègre ce qui se passe au champ, mais également les interactions avec l’environnement en proximité des parcelles.
Quatre thématiques sont abordées : biodiversité, phytos, engrais et irrigation. Trois niveaux successifs sont proposés, ce qui permet d’emmener les exploitations étape par étape. A l’issue du processus complet, les exploitations bénéficient de la mention valorisante de « Haute Valeur Environnementale ».

Entrons dans le détail…

Au Niveau I, c’est le niveau de base lié à la règlementation. L’idée est que seules les exploitations qui respectent les règles pourront s’engager dans la suite du processus.
Au niveau II, seize exigences de bonnes pratiques sont déclinées. On est dans l’esprit de l’Agriculture Raisonnée qui vise à économiser les intrants (Produits de protection de la vigne, engrais, etc.). L’originalité est que l’ensemble des démarches privées basées sur le raisonnement peuvent obtenir une équivalence, c’est-à-dire une reconnaissance publique du sérieux de leur cahier des charges. C’est le cas de la Viticulture Durable de Champagne portée par l’interprofession des vins de Champagne.

Venons-en au niveau III !

Le niveau III, n’est pas un cahier des charges, mais un outil d’évaluation permettant de juger de la performance des exploitations en matière d’agroécologie. Je fais souvent la comparaison avec le sport : après avoir vérifié qu’on respecte les règles du jeu (niveau 1) et qu’on a une bonne hygiène de vie et un entraînement suffisant (niveau 2), on peut entrer dans la compétition et mesurer son niveau de performance (Niveau 3). La marche entre les niveaux 2 et 3 est énorme. On ne peut plus se contenter de raisonner les intrants, on doit souvent trouver des pratiques alternatives : c’est la recherche des interactions agroécologiques

Concrètement, par exemple les désherbants ?

Le cahier des charges bio interdit l’usage de désherbants chimiques en laissant l’entière liberté des moyens de maîtrise des couverts végétaux. Ainsi, des producteurs bio choisissent le travail du sol ; certains avec un tracteur, d’autres avec un cheval.
L’approche agroécologique de la Haute Valeur Environnementale amène à annoncer qu’un sol nu est un sol foutu. On va donc favoriser la gestion de couverts végétaux à cycle inversé (c’est-à-dire dont l’activité est décalée de celle de la vigne, donc peu concurrente) ou encore des mélanges de légumineuses qui fixent l’azote de l’air et favorisent la fertilité des sols. En cas de sécheresse, on passera un rouleau pour casser le couvert et en faire un mulch protecteur (conservation de l’humidité, préservation du sol des UV et de la chaleur garantissant l’activité biologique, etc…).

Pourquoi l’agro-écologie n’arrive-t-elle pas à pénétrer les AOC ?

L’INAO est passé d’un extrême à l’autre. Après avoir interdit pendant des années aux AOP de présenter des dispositions environnementales, voici qu’elle est train de le rendre obligatoire ! Mais les AOC fonctionnent avec des cahiers des charges normatifs, c’est-à-dire des listes de moyens obligatoires ou interdits. Rien à voir avec la philosophie de l’agroécologie qui édicte des grands principes (interactions positives entre les cultures et la biodiversité) en laissant le choix aux viticulteurs des solutions à mettre en œuvre pour correspondre aux réalités du terrain.
Ce qu’a fait l’AOP Saint-Émilion est intelligent : le cahier des charges n’invente pas de nouvelles dispositions, il engage simplement les viticulteurs à intégrer le dispositif de leur choix : certification Bio, certification HVE ou, à défaut, certification privée à condition qu’elle ait une équivalence au niveau 2.

Et les restrictions de cuivre vont dans un bon sens ?

C’est un mauvais procès qui est fait au bio par des gens qui sont de mauvaise foi. La pollution de certains sols est avérée, mais elle date des pratiques d’avant-guerre où tous les viticulteurs confrontés au mildiou – à défaut d’autres solutions – usaient du cuivre dans des proportions qui n’étaient pas cadrées comme elles le sont désormais.
Et je reste persuadé qu’un usage du cuivre dans les proportions limitées du cahier des charges bio n’est pas un problème pour les sols. À condition bien sûr de disposer de sols avec une activité biologique, c’est-à-dire avec des couverts végétaux, sans travail profond et systématique.
Ceci étant, l’épisode de remise en cause du cuivre par l’Europe qui vient de se solder par une baisse des quantités autorisées dans le cahier des charges Bio, doit être l’occasion d’une prise de conscience que le cuivre est bien un produit de traitement qui n’est pas neutre sur le plan de son impact environnemental.

Et les alternatives existeraient ? Comment voyez-vous l’avenir ?

Au niveau des organismes de Recherche et Développement institutionnels, j’ai le sentiment qu’il y a peu de recherches sur les pratiques préventives liées à l’agroécologie. On voit des études ponctuelles sur une année, là où le génie végétal demande au moins cinq ans pour présenter des résultats.
La transition agroécologique viendra des agronomes « alternatifs », imprégnés par l’idée que l’agronomie consiste à s’appuyer sur les cycles biologiques et agroécologiques.