Avec la petite fenêtre ouverte pour l’export avec le gel, pour quatre mois, des taxes américaines, il est probablement plus aisé d’aborder les sujets de fond pour la filière viticole amenée à relever de nombreux défis : économiques, environnementaux, sociétaux.

Depuis quelques décennies, les volontés de conquête de marché à l’export, de vouloir produire plus et moins bien, l’ont emporté sur la raison et la typicité. La presse professionnelle aborde désormais les aspects environnementaux (l’accélération du passage en bio confirme la tendance), sans pouvoir les traduire dans une ambition collective.

Dans un entretien à Vitisphère, le nouveau président de l’Union des Maisons de Vins du Rhône, Samuel Montgermont, pose clairement et courageusement les enjeux : « On ne peut pas ne pas voir que les choses bougent structurellement dans la filière vin. Le point de départ, c’est la déconsommation par l’effet de la pyramide des âges. Nous perdons rapidement nos acheteurs volumiques, ceux qui ont plus de 65 ans. Ces 15 % de consommateurs qui représentent 80 % de nos ventes. Attention, les nouveaux consommateurs respectent toujours le travail des vignerons et leurs produits. Mais ils n’ont pas d’instant vin aussi fréquent. Et ils n’ont pas suffisamment de connaissance du vin pour être sûr lors d’un achat d’acheter la bonne chose. C’est un constat terrible pour une filière de ne pas sécuriser ses consommateurs. Les choses vont tanguer. Il faut entendre ce constat, le vin perd des réflexes de consommation. Je ne dramatise pas, je pose les choses pour que l’on puisse trouver des solutions objectives. Si l’on travaille avec des aprioris, on ne trouve généralement pas les bonnes solutions. D’abord étudions la sociologie, passons ensuite au marketing ».

Imaginer les AOC de l’après

Les décisions prises sous les directives des gros clients ne prennent pas en compte la typicité, pire les conditions économiques obligent à concentrer les volumes au détriment de l’expression d’un raisin, d’une zone, d’une parcelle par une belle typicité pouvant être accompagnée au chai. Toutes les appellations sont « intellectuellement » frappées par cette vision court terme, y compris les plus prestigieuses.

Il me serait facile de critiquer les techniques mises en œuvre dans de grosses structures dans des zones cantonnées à produire des vins à 0,80 € le litre, de revenir sur le déclin bordelais en flirtant avec le Bordeaux Bashing. Dans ce même entretien le rhodanien trace quelques pistes démontrant ainsi la présence dans la filière d’hommes et de femmes capables de construire un avenir à condition que les décisions ministérielles tracent la voie à l’INAO, aux AOC, au-delà des seuls enjeux, réels, de l’environnement.

En Champagne, dans une grande envolée d’autosatisfaction, le syndicat général des vignerons et le négoce se targuent d’avoir maintenu les équilibres économiques par une réduction des volumes. Avec un prix de l’hectare autour d’un million d’euros, une rémunération du kilo de raisin à 6,50 € le kilo, un potentiel de profit à l’hectare se situant en 2015 entre 16 014 et 19 819 euros selon le type d’exploitation, on pourrait imaginer une mobilisation qualitative pour assurer le client d’avoir une effervescence capable de résister en linéaire ou chez les cavistes à la concurrence des autres crémants, des proseccos et cavas. Dans un article sur l’avenir des vignerons dans l’après Covid, Aurélie Ringeval-Deluze, rappelle le poids de ce patrimoine « la production vitivinicole champenoise représente plus du quart de la richesse produite dans le secteur agroalimentaire de la région Grand Est, contre respectivement 10 % et 4 % en Occitanie ou en Nouvelle-Aquitaine (Insee, 2017) ».

Financer des distillations, des arrachages de plantations, réduire les AOC ou IGP à quelques données sur un tableur, n’est pas à la hauteur. Les hommes et femmes de cette filière méritent une ambition du gouvernement, via l’INAO, pour reconquérir le consommateur et assurer un avenir à ces zones.

N° 2020-11 – Marc Miannay, le 11 mars 2021